Marges invisibles, où commence la ville ?
14 04 2008Le second cycle de cinéchanges, « Paroles d’Histoire(s) » de l’association a commencé mercredi 9 avril, avec une séance autour du thème de la ville et de ses périphéries. Les films projetés les ont montrées sous leurs différentes formes, taudis ouvriers avec Aubervilliers (Eli Lotar, 1946) ; banlieues pavillonnaires, de grands ensembles ou même bidonvilles avec L’Amour Existe (Maurice Pialat, 1960) ; villes nouvelles avec Villes Nouvelles (Jacques Gurfinkiel, 1979) ; terrains vagues et cités d’Aubervilliers dans Occupation (John Menick, 2006).

Afin de consulter d’autres photographies de la soirée
Nous avons choisi de projeter ces films dans l’ordre chronologique, de 1946 à 2006, tous ces films étant d’une façon ou d’une autre des témoins de leurs temps.
Ils nous ont tous rappelé à quel point le « problème des banlieues », tout d’abord n’est pas neuf et se retrouve dès les années 1945 (et encore plus avec les premiers bidonvilles parisiens des années 50), et à quel point les réponses politiques apportées n’ont finalement pas changé grand-chose.
Ils ont tous pour point commun ce désir de rendre visible ce qui ne l’était pas. C’est évident pour Aubervilliers ou L’Amour Existe, qui sont construits autour de cette idée de dénonciation des conditions de vie, pour l’un des ouvriers des usines d’Aubervilliers, pour l’autre des habitants des banlieues en général. Villes Nouvelles cherche lui à rendre visible le côté artistique des villes nouvelles, et par toute une série d’outils, cherche à faire ressortir le « beau » de ces villes nouvelles, et contribue aussi à renforcer ce coté « cité idéale », utopique, de la ville nouvelle. Le dernier film lui, se rapprochant du film de Lotar, avec le portrait de Malik (avec qui l’on visionne d’ailleurs un extrait d’Aubervilliers), cherche à montrer la banlieue tout simplement, le paysage urbain, en insistant sur l’autonomie de ces espaces de vie, et leur beauté également.
Le difficile avènement de la parole
Donc, rendre visible la banlieue, voilà l’un des objectifs les plus évident de ces films. Mais comment procèdent-ils ?
Aubervilliers, dans une optique de film documentaire, joue assez peu sur les mouvements de caméra, et se contente finalement d’une dénonciation brutale des conditions de vie des ouvriers de cette ville, les commentaires n’étant qu’un sorte d’appoint à des images rares à l’époque, et censées parler d’elles-mêmes. La musique, et les commentaires de Jacques Prévert (il faut ici insister sur la poésie qui découle, aussi bien dans Aubervilliers que dans L’Amour Existe, de commentaires parfaitement pesés, ciselés) collent à l’image, et ce film laisse l’impression qu’on pourrait en écouter seulement la bande son, puis en visionner seulement les images sans perte de sens.
L’Amour Existe joue beaucoup plus sur le son et l’image. Ils y sont inséparables. La caméra suggère un discours indépendamment des commentaires ou de la musique. Exemple type lorsqu’elle s’approche doucement d’un panneau tordu sur lequel le spectateur peut lire « Rue d’Oradour sur Glane », ce plan s’ajoutant aux commentaires de Pialat, qui construit dans ce film une métaphore de la banlieue comme camp de concentration (on pense alors au dernier film de Nicolas Klotz, La question humaine, 2007) parlant d’ « univers concentrationnaire », comparant les entrepreneurs à l’organisation Todt et les passagers des transports en commun à des déportés.

Photogramme issu du film, L’amour existe, de Maurice Pialat, 1960
Villes Nouvelles nous montre lui des lieux quasi lunaires, villes sans habitant, sur une musique digne de films de science fiction. Le parti pris, rappelé par un spectateur, de montrer au spectateur, non les villes nouvelles en tant que telles mais les œuvres d’art qui y sont implantées, ne cache toutefois pas un certain regard sur la ville, qui d’ailleurs peut s’avérer contre productif, certains spectateurs n’ayant pas caché leur malaise devant ces villes vides remplies d’œuvres d’art gigantesques. Dans Occupation, tout se joue au contraire dans les non-dits et dans le silence du personnage principal. Le son est surtout celui de la ville, et quand une voix se fait entendre, celle de l’autoradio - qui évoque Cachan et l’Afghanistan - ou de l’homme parlant en toute fin du film à Malik, elle apporte un décalage. Le personnage parle de tout sauf de la banlieue : Beaubourg, des Tuileries, de Shanghai, de New York, etc.
La banlieue et ses « beautés impénétrables »
Chacun de ces films diffère dans sa façon de filmer les lieux, les sujets, mais apporte également un discours propre sur la réalité dont il veut rendre compte. L’échange avec le public présent a permis de faire ressortir certaines tendances, une évolution. Ainsi, certaines personnes voyaient entre Aubervilliers et Occupation une déshumanisation progressive, les êtres humains disparaissant petit à petit de l’écran, mais une autre lecture peut être faite de cette projection. En effet, si effectivement Aubervilliers se préoccupe de bout en bout de filmer les habitants d’Aubervilliers, c’est pour porter sur cette population un discours misérabiliste qui insiste sur leur condition de quasi sous-hommes. Pour Lotar et Prévert, « les gens s’habituent à tout, malgré tout, et les terrifiantes mais incessantes petites épreuves de la vie quotidienne les absorbent, ils n’ont ni le temps, ni le triste loisir de réaliser tout à fait combien sont insolites et invraisemblables leurs misérables conditions d’existence ». Le regard de Pialat porte aussi sur la banlieue, à sa façon, un regard en terme de déficit. La vie des « banlieusards » y est minutieusement décryptée, de leurs transports quotidiens jusqu’à leur salle à manger, puis vilipendée : « Vies dont le futur a déjà un passé et le présent un éternel goût d’attente ». Les Villes Nouvelles, vidées de leurs habitants, au profit d’œuvres au premier plan, dans une célébration univoque de l’art dans la ville, laissent de côté tout discours sur la vie dans ces villes, insistant sur le caractère « futuriste » de ces nouveaux espaces. Occupation au contraire semble prendre la banlieue comme objet en tant que tel. Il ne s’agit pas de dire que la misère est belle, mais en tout cas la marginalité, celle des grands ensembles, celle de Malik, n’y est pas dénoncée comme dans les deux premiers films, au point que ceux-ci en oublient l’autonomie aussi de ces endroits et des gens qui les habitent. La banlieue y est filmée telle quelle. Elle est susceptible de figurer sur des cartes postales, d’être un lieu de vie, un lieu avec ses beautés, les « beautés impénétrables » dont parle Pialat mais qu’il ne filme pas vraiment. Malik a une vie singulière, mais une vie quand même, qui a ses propres règles, et qui n’est pas vue comme simple anomalie, singularité.
Histoire ou histoires ?
Tout cela rejoint la question de la place accordée par tous ces cinéastes à la parole, et surtout aux histoires singulières. En effet, alors qu’Aubervilliers et L’Amour Existe nient ou minimisent ces histoires vécues (même si Pialat témoigne de sa propre vie dans ce court-métrage), les noient dans une dénonciation des conditions de vie dans des quartiers éloignés du centre, alors que Villes Nouvelles évince ces histoires singulières au profit d’une contemplation de la ville comme œuvre d’art et non comme lieu de vie, Occupation essaie de rendre hommage, à travers la vie marginale de Malik, à ces vies et histoires qui se déploient en banlieue. L’intervention d’une spectatrice a d’ailleurs inscrit cette séance dans le thème général de ce second cycle de cinéchanges, en évoquant cette tension, que révèle sans le vouloir ces films, tension entre l’Histoire avec un grand H et les histoires singulières, les « petites histoires ».
Antony Ouvrieux
L’équipe de Paroles d’images tient à remercier pour leur soutien :
Les Films du Jeudi, Doriane Film, Fatras Succession Jacques Prévert, les Laboratoires d’Aubervilliers, la Cinémathèque Centrale de l’Enseignement, la Maison des Initiatives Etudiantes, l’UFR04 de l’Université Paris1, sans qui cette séance n’aurait pas été possible.
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