La deuxième séance des Cinéchanges 2009 portant sur la migration et la libre circulation des personnes s’est déroulée le 14 avril à la Maison des Initiatives Etudiantes en présence d’une vingtaine de personnes.
Le sujet était Vue(s) d’ici, vie(s) d’ailleurs, soit le regard que nous portons sur les autres.


Cette séance s’inscrivait dans le cadre de la semaine de la culture romani qui se déroulait du 3 au 10 avril. Nous avons à cette occasion proposé à des jeunes Roms de participer à un atelier de programmation qui devait se dérouler au mois de mars. L’intérêt de cet atelier était de confronter un regard autre à la mise en scène de la différence. Cette confrontation nous paraissait justifiée à double titre.
Tout d’abord, les Roms sont fréquemment victimes de regards, au mieux indifférents, au pire hostiles. Les politiques actuelles de sédentarisation pour les Tsiganes français et de refoulement pour les Roms d’Europe de l’Est ne sont pas nouvelles et s’ancrent dans un long passé d’incompréhension et de négation de leur altérité. Mais, si cette problématique de la différence nous semblait pertinente à double titre, c’est aussi parce que, dans la conception de la vie romani, cette dichotomie entre nous et les autres est omniprésente.
La langue romani elle-même comporte une distinction entre ceux qui appartiennent au groupe (les Roms) et ceux qui n’y appartiennent pas (les Gadjé). Et même si des liens d’amitié se tissent de façon sincère et profonde, le Gadjo reste un Gadjo. Cette manière de voir leet monde, si particulière, nous semblait intéressante à poser sur avec des films traitant de la frontière, plus ou moins perméable, entre nous et les autres.
Cette réflexion s’est faite à travers un panel de films auxquels devaient se confronter les adolescents. Ils devaient alors effectuer une sélection fondée sur des critères esthétiques, révélant leur vision de l’expression de l’altérité. Cette vision faisait l’objet de deux restitutions, une lors de la semaine de la culture romani et la seconde lors des cinéchanges. Malheureusement l’atelier n’a pu se dérouler comme prévu, les adolescents ne s’étant présentés à toutes les séances. Les films Zohra à la plage et Histoire tragique avec fin heureuse sont cependant issus de leur sélection. Adèle Sutre et moi-même, médiatrices sur ces séances, avons choisi les 3 derniers films figurant dans la sélection finale.
Nous avons débuté avec le film Zohra à la plage, fiction de Catherine Bernstein. Nous avons choisi d’amorcer la séance avec ce film car il permettait de jeter un regard sur les difficultés d’une femme algérienne à se débarrasser des contraintes imposées par sa culture dans un lieu qui lui était jusqu’alors inhabituel : la plage. Zohra va peu à peu se libérer de ses contraintes, découvrant les joies simples du soleil sur la peau nue, du sable humide sous le pied, du bain de mer et des jeux de ballon. Le film met en avant l’importance du regard de l’autre. Celui-ci modifie notre propre perception de ce que nous sommes et peut voir de grandes conséquences en fonction de l’importance que nous accordons à ce regard.

Histoire tragique avec fin heureuse de Regina Pessoa part à la rencontre d’une petite fille qui possède un cœur d’oiseau qui bat très fort. Métaphore de la différence, le film retranscrit les réactions des villageois face à la différence de cette petite fille. Histoire tragique avec fin heureuse a soulevé des interprétations différentes quant à la « fin heureuse ». Si la ville se met à battre au rythme de son cœur, elle finit tout de même par s’envoler avec ceux qui sont « comme elles », les oiseaux. Peut-on vivre avec les autres ?
Vous pouvez voir ce film sur le site d’Arte.
Le film Pavane de l’ange réalisé par Patrick Pleutin retrace l’aventure d’une rencontre entre deux garçons. Il faut pour le personnage principal sortir de son territoire, traverser, franchir ses propres frontières pour aller à la rencontre de cet enfant gitan. Les couleurs saturées, la musique, les plans de ce film expérimental nous déstabilisent et nous questionnent sur la réalité ou l’onirisme de ce récit. Les couleurs, le fil rouge qui se détricote du pull de l’enfant, les plans utilisés démarquent les deux territoires de manière distincte. Avant de s’écrier « Chez moi c’est partout » au sortir de cette expérience initiatique, nous verrons l’enfant visiter ce territoire inconnu avec un pistolet en bois, symbole d’une position offensive. Ce film questionne quant au positionnement que nous devons adopter pour rendre possible la rencontre avec l’autre.
Pavane de l’ange et Zohra à la plage sont les deux seuls films positifs de cette sélection, où les héros sortent de leurs valeurs refuges pour aborder l’autre et sa culture. Une spectatrice a fait remarquer, lors de l’échange, que les trois autres films étaient peut être plus révélateurs de notre comportement actuel : intolérance, racisme, discrimination, rejet, incompréhension.
Saving Mom and Dad de Kartik Singh nous plonge dans l’univers de Ravi, neuf ans, qui apprend dans son école américaine que c’est à travers Jésus qu’on va au Paradis. Il va alors essayer de convertir ses parents d’obédience Sikh à la religion catholique.

Une bobine de film est retrouvée, montrant la vie d’extra-terrestres: les Zogs. Ceux-ci sont en de nombreux points semblables aux humains, si ce n’est que la tête et les organes sexuels sont “au mauvais endroit”. L’assistance qui découvre le film est outrée par l’existence d’êtres aussi scandaleux et demande l’extermination des habitants de la planète Zog. Il nous semblait nécessaire de terminer la séance avec le film d’animation en noir et blanc de Phil Mulloy Intolérance, largement marqué par l’humour et la dérision. Mulloy y dénonce avec un ton sarcastique l’absurdité de notre société et ses vices cachés : des tabous sexuels, en passant par la manipulation ou encore la folie religieuse…. Grâce à ses personnages représentés par des figures squelettiques qu’on pourrait croire presque morts, P. Mulloy nous confronte à nos contradictions et à la misère autant intellectuelle que sociale des êtres humains.
Ce qui paraît anodin aux yeux de l’assistance est considéré comme scandaleux chez les Zogs et inversement. Mulloy nous présente ici la subjectivité totale de nos valeurs ; les notions de bien et de mal nous apparaissant comme toutes relatives à l’éclairage de la confrontation de ces personnages aux coutumes distinctes des leurs. Ce film nous a permis de questionner les spectateurs sur le bien fondé des actes et valeurs humains, en s’ interrogeant sur la capacité ou non des individus à aller à l’encontre de leurs penchants naturels.
Il nous a semblé que l’idée de frontière était omniprésente dans chacun des films. L’autre serait au-delà d’une frontière qu’il n’appartient qu’à nous de franchir.
Adèle Sutre et Marine Philippon




